Nutralie fait partie de ces marques nées sur Amazon qui finissent par peser lourd hors de la plateforme. En 2025, l’entreprise annonce 25 millions d’euros de chiffre d’affaires, après une trajectoire qui n’a rien d’un long fleuve tranquille.
Derrière, il y a Rodrigo Cernadas, cofondateur, qui revendique une approche très « tableur » du commerce : analyse de données, arbitrages rapides, et peu de place pour le storytelling interne. L’idée n’est pas de « croire » en un produit, mais de repérer une demande claire et d’exécuter.
L’enjeu pour les vendeurs et marques qui rêvent d’Amazon, lui, est simple : comment passer de quelques références qui tournent bien à une machine capable d’encaisser la croissance, sans finir prisonnier d’un seul canal ? Nutralie raconte un cas d’école… avec ses zones d’ombre.
Une marque née d’un constat froid : la demande existe, l’offre ne suit pas
Nutralie démarre en 2018 avec un point de départ très pragmatique : le marché des compléments alimentaires apparaît fragmenté et souvent géré « à l’ancienne ». La marque repère surtout un décalage entre ce que les gens tapent sur Internet et ce que proposent les gros acteurs, notamment sur des formules plus complexes inspirées de tendances venues des États-Unis.
Le lancement se fait avec deux produits seulement : curcuma et probiotiques. Un choix minimaliste, mais cohérent avec une stratégie Amazon : tester vite, obtenir des retours, optimiser la fiche produit, et réinvestir. Nutralie se déploie d’emblée dans deux pays en parallèle, dont la France, ce qui impose une exécution carrée sur la conformité, les traductions et la logistique.
Ce qui frappe, c’est la structure : l’entreprise reste légère, avec 20 personnes. Le cœur de l’équipe se concentre sur le business et le branding, pendant que la fabrication et la logistique sont confiées à des partenaires. On peut y voir une force (vitesse, coûts fixes limités), mais aussi une dépendance : quand tout s’accélère, la qualité et les délais ne se pilotent pas comme en interne.
2020-2021 : l’explosion des ventes… et la douche froide des marges
Le tournant arrive avec la période Covid : la demande de produits liés à la santé grimpe fortement en 2020, et Nutralie entre dans une phase de croissance rapide. En 2021, la marque place 10 produits dans le Top 100 de sa catégorie sur Amazon. Sur le papier, c’est le scénario rêvé pour n’importe quel vendeur.
Le revers, c’est la rentabilité. Nutralie explique avoir vécu une « ivresse » des ventes : plus ça vend, plus on se félicite… jusqu’au moment où les coûts (opérations, publicité, dépendance à un seul canal) avalent tout. Autrement dit : beaucoup de volume, peu de marge. Difficile de ne pas y voir un piège classique d’Amazon, où la pression publicitaire et la compétition sur les mots-clés font grimper la facture.
Cette période met aussi en lumière un risque structurel : l’hyper-dépendance à une plateforme unique. Quand l’essentiel du chiffre se fait au même endroit, le moindre changement d’algorithme, de règles de mise en avant, ou de niveau de concurrence peut faire basculer un business en quelques semaines. Les vendeurs français l’ont déjà vu sur d’autres catégories : un classement qui bouge, et ce sont des milliers d’euros par jour qui s’évaporent.
De marque Amazon à acteur omnicanal : l’indépendance comme obsession
À partir de 2022, Nutralie change de cap : l’objectif devient la diversification des canaux pour regagner de l’indépendance et améliorer les marges. Le chiffre donne une idée de l’ampleur du virage : l’entreprise passe d’environ 8 M€ en 2023 à 25 M€ fin 2025. On parle d’un peu plus d’un triplement en deux ans, ce qui suppose un pilotage fin de l’acquisition et de la distribution.
Le plus intéressant, c’est que Nutralie ne présente pas la « sortie d’Amazon » comme un grand saut vers le site e-commerce maison. La marque assume au contraire de ne pas faire de son canal propre une priorité, pour ne pas perdre le focus sur l’international et sur la distribution. Ce choix va à contre-courant du discours habituel (« il faut absolument sa boutique »), mais il répond à une réalité : gérer un site, c’est aussi gérer du support, du paiement, de la fraude, du retargeting, et une pression RGPD très concrète sur la collecte des données.
La philosophie résumée par Rodrigo Cernadas tient en une phrase : renforcer ce qui crée de la valeur et externaliser le reste. Avec 20 personnes, la marque n’a pas vocation à tout internaliser, surtout si cela ralentit. La question, pour une entreprise française qui voudrait copier le modèle, est immédiate : jusqu’où peut-on déléguer sans perdre la main sur la qualité, l’image, et le service client ?
Ce récit dit aussi quelque chose d’Amazon : la plateforme peut servir d’accélérateur, mais elle ne pardonne pas longtemps les modèles fragiles. Nutralie s’en sort en transformant son succès initial en base de négociation et de distribution, plutôt qu’en fin en soi. Reste une interrogation très terre-à-terre : si demain Amazon change les règles du jeu sur les compléments, la marque aura-t-elle diversifié assez vite pour que 25 M€ ne soient pas juste une photo à un instant T ?



