Elden Ring va devenir un film, et l’ampleur financière du projet tranche avec l’image d’éditeur indépendant associée à A24. Selon The Hollywood Reporter, l’adaptation du jeu de FromSoftware dépasserait les 100 millions de dollars de budget, un niveau inédit pour le studio connu pour Hereditary, Midsommar ou Everything Everywhere All at Once. Le tournage aurait déjà commencé, signe que le projet a franchi le cap où les adaptations de jeux vidéo se perdent souvent, celui des annonces sans lendemain.
Plus de 100 millions de dollars: un seuil inédit pour A24
Le chiffre avancé par The Hollywood Reporter place le film Elden Ring dans une catégorie à part pour A24. Le studio s’est construit une réputation sur des films d’auteur, des productions de genre et des paris formels, rarement associés à des enveloppes de blockbuster. L’information marque donc un changement d’échelle: même à Hollywood, la barre des 100 millions est un signal, celui d’un film pensé pour une sortie large, une campagne marketing lourde et des exigences techniques élevées, des décors aux effets visuels.
Dans le même article, The Hollywood Reporter évoque que Marty Supreme était jusqu’ici la production la plus coûteuse d’A24, autour de 70 millions de dollars. Le dépassement est significatif: il suggère une ambition de grande production que le studio a longtemps évitée, ou contournée via des coproductions et des budgets plus serrés. Pour A24, c’est aussi un test industriel, car la gestion d’un film à ce niveau implique une autre logistique, du calendrier de tournage à la postproduction.
FromSoftware, Miyazaki et George R. R. Martin: une mythologie déjà mondiale
Si A24 accepte de jouer à ce niveau, c’est que FromSoftware dispose d’un actif rare: un univers déjà mondialement identifié, et une marque devenue synonyme d’exigence. Elden Ring, réalisé sous la direction d’Hidetaka Miyazaki, a dépassé le cercle des joueurs hardcore pour toucher un public plus large, porté par le bouche-à-oreille, les streams et une esthétique dark fantasy immédiatement reconnaissable.
Le jeu s’appuie aussi sur une singularité qui compte à Hollywood: une mythologie coécrite avec George R. R. Martin. Même si l’écriture du romancier intervient surtout dans l’arrière-plan, son nom a participé à installer Elden Ring comme un monde adaptable, avec des lignées, des conflits, des trahisons et des âges successifs. Pour un film, ce matériau est précieux: il offre des fondations narratives au-delà de la simple progression du héros, et permet de vendre autre chose qu’une suite de combats.
Le défi reste entier: l’expérience Elden Ring repose sur l’exploration, le non-dit, la découverte fragmentée et une narration indirecte. Transformer cette grammaire en cinéma impose des choix, notamment sur le point de vue, la clarté des enjeux et la place laissée au mystère. Un budget élevé n’efface pas ce problème, il le rend plus visible, car la promesse adressée au grand public devient plus frontale.
Un tournage déjà lancé, et l’hypothèse d’un récit entre passé et présent
D’après les éléments rapportés, le tournage a commencé et des figurants auraient été vus en costumes de citoyens sur le plateau. Ce détail alimente une piste: le film pourrait alterner entre passé et présent, en montrant une société encore structurée avant l’effondrement, tout en suivant l’errance du Sans-éclat dans les Terres Intermédiaires. Ce serait une manière de rendre l’univers plus lisible pour des spectateurs qui ne connaissent pas le jeu, en donnant à voir ce qui a été perdu, pas seulement ce qui reste.
Sur le papier, ce choix a un intérêt dramatique. Dans le jeu, l’échelle de la catastrophe est suggérée par les ruines, les récits d’objets et des personnages brisés. Le cinéma, lui, peut matérialiser l’avant, donner des visages à une époque révolue et faire exister la chute autrement que par l’archéologie. Cela a aussi un coût: reconstituer une civilisation, même brièvement, exige des décors, des costumes et des foules, ce qui colle avec un budget au-delà des standards habituels d’A24.
Reste la question des lieux iconiques, de Leyndell aux zones les plus marquantes de l’aventure. Les fans attendent une fidélité visuelle, mais une fidélité intelligente: l’enjeu n’est pas de reproduire un plan à l’identique, c’est de retrouver une sensation de grandeur, de menace et de beauté malade. C’est souvent là que les adaptations trébuchent, quand elles confondent référence et mise en scène.
Pourquoi A24 mise sur Elden Ring au moment où les adaptations de jeux se normalisent
Le contexte joue en faveur du projet. Les adaptations de jeux vidéo ne sont plus un pari exotique: elles se sont imposées comme un pilier de l’industrie, au cinéma comme en séries. Cette normalisation change l’équation pour un studio comme A24. Il devient possible de viser un public très large sans renoncer totalement à une identité de mise en scène, à condition de choisir une licence qui supporte une lecture plus auteuriste.
Elden Ring s’y prête mieux que beaucoup d’autres franchises. Son récit laisse de la place à l’interprétation, son monde est plus atmosphérique que bavard, et sa violence n’est pas seulement spectaculaire, elle est rituelle, symbolique. A24 peut tenter de faire un film qui ne ressemble pas à une adaptation à la chaîne, mais à une fantasy sombre avec une vraie signature. Le studio a aussi l’habitude de travailler le genre en le déplaçant, du film d’horreur à la fable, ce qui peut servir une œuvre où la peur et la fascination cohabitent.
Mais ce positionnement est risqué. Plus le budget monte, plus la tolérance au décalage baisse. Un film à plus de 100 millions doit généralement convaincre au-delà du noyau dur, et donc clarifier ses enjeux, accélérer son rythme, simplifier sa mythologie. Or une partie de l’ADN Elden Ring est faite de zones d’ombre. La tension sera là: préserver l’étrangeté sans perdre le public qui n’a pas passé des dizaines d’heures manette en main.
Le pari industriel: un blockbuster A24 face aux standards des majors
Un budget de cette taille place le film en concurrence indirecte avec les blockbusters des majors, même si A24 n’a pas les mêmes réflexes de franchise. Les attentes se déplacent: qualité des effets visuels, cohérence des scènes d’action, casting capable de porter une sortie mondiale, calendrier de sortie évitant l’écrasement par les mastodontes. Pour un studio indépendant, la marche est haute, car la réussite ne se mesure plus seulement en prestige critique, mais aussi en capacité à tenir une promesse de spectacle.
Le précédent plus gros budget évoqué par The Hollywood Reporter, Marty Supreme, illustre cette montée en puissance. Passer d’un palier à l’autre change la nature du risque: la moindre faiblesse de scénario, de montage ou de direction artistique devient plus coûteuse, et plus commentée. Dans le cas d’Elden Ring, la pression est doublée par l’histoire des adaptations de jeux, longtemps moquées pour leurs compromis et leurs contresens.
Si A24 réussit, le studio prouvera qu’il peut produire une superproduction sans se dissoudre dans les codes des franchises standardisées. Si le film échoue, l’industrie retiendra surtout que même une licence géante et un budget massif ne suffisent pas à traduire l’expérience interactive en émotion de cinéma. Entre les deux, il y a une voie étroite: faire d’Elden Ring non pas un catalogue de boss et de clins d’œil, mais un récit qui donne envie de retourner dans les Terres Intermédiaires, ou de les découvrir pour la première fois.



