Hannah Murray, connue du grand public pour avoir incarné Gilly dans Game of Thrones, décrit un après-série à rebours du récit classique de l’ascension hollywoodienne. Dans The Make-Believe, un livre de mémoires annoncé pour le mois prochain, l’actrice raconte une période faite d’auditions vécues comme des séances d’humiliation, d’un basculement vers un groupe à dérive sectaire et d’une hospitalisation en psychiatrie, avant une reprise en main progressive de sa vie.
Gilly sur sept saisons, et une carrière qui se fragilise
Dans l’imaginaire collectif, participer durablement à une série mondiale ouvre des portes, sécurise une trajectoire, protège au moins des incertitudes. Le témoignage de Hannah Murray prend le contrepied. Sans être au centre de l’intrigue, son personnage Gilly traverse la série sur la durée, ce qui l’a exposée à une notoriété réelle et à la mécanique industrielle des castings.
Or, dans ses mémoires The Make-Believe, l’actrice explique avoir vécu cette période comme un enfer, une formule qui dit moins la fatigue du rythme de tournage que l’usure plus diffuse de l’après, quand il faut enchaîner les auditions, se réinventer, convaincre à nouveau. Elle décrit un climat anxiogène, où la valeur professionnelle se mesure à la capacité de supporter la pression, les remarques dégradantes et la mise en concurrence permanente.
Ce récit s’inscrit dans une réalité bien documentée du secteur, où la visibilité ne garantit pas la stabilité. Les seconds rôles, même identifiables, restent souvent exposés à une alternance de projets et de périodes creuses, avec une dépendance forte au regard des décideurs. Dans ce cadre, l’expérience subjective de l’humiliation en audition devient un facteur de vulnérabilité, surtout quand elle se répète et s’installe.
Des auditions décrites comme humiliantes, un stress terrifiant
Le cœur du livre, tel qu’elle le rapporte, tient à la violence ressentie lors des castings. Murray parle d’un vécu vraiment terrifiant, et insiste sur la répétition des scènes où elle se sent rabaissée. Le mot humiliation revient comme un fil rouge, au point de faire basculer la question du travail vers celle de la survie psychique.
Cette description résonne avec un débat plus large sur les rapports de pouvoir dans l’industrie audiovisuelle. Les auditions, espace de sélection et de jugement, peuvent aussi devenir un lieu où s’exerce une domination symbolique, parfois normalisée au nom de l’exigence artistique. Quand la frontière se brouille entre direction d’acteur et dévalorisation, l’effet sur la santé mentale peut être profond, surtout chez des interprètes jeunes, exposés très tôt à des environnements hautement évaluatifs.
Le récit de Murray souligne aussi un mécanisme fréquent: l’intériorisation progressive de la défaite. À force de castings vécus comme des épreuves, le doute ne porte plus seulement sur un rôle, mais sur la légitimité même d’exister dans le métier. La spirale n’est pas toujours spectaculaire, elle est souvent lente, faite d’insomnie, d’angoisse anticipatoire, d’épuisement et d’isolement.
Le recours à un guérisseur énergétique et la logique d’une secte
À ce stade d’épuisement, l’actrice explique avoir cherché une solution. C’est dans ce contexte qu’elle dit avoir rencontré un guérisseur énergétique, présenté comme capable de soigner en distribuant l’énergie par les mains. Le dispositif qu’elle décrit relève d’une promesse de réparation totale, plus spirituelle que médicale, avec un vocabulaire de purification et de révélation personnelle.
Selon son récit, l’adhésion ne se fait pas d’un coup. Elle passe par une relation d’emprise progressive, centrée sur un leader qu’elle décrit comme charismatique. La mécanique est connue: valoriser la personne au départ, lui offrir un récit explicatif simple à sa souffrance, puis conditionner l’accès au mieux-être à un engagement croissant. Murray évoque une implication toujours plus forte, associée à une investissement économique important, présenté comme le prix d’une élévation ou d’une récompense spirituelle.
La bascule la plus lourde, dans son témoignage, concerne l’isolement. Elle raconte s’être éloignée de sa famille et de ses proches, un marqueur classique des dynamiques sectaires, où le groupe devient l’unique espace de validation et de sécurité. Elle dit aussi être tombée amoureuse de ce leader, ce qui ajoute une dépendance affective à la dépendance idéologique.
Dans cette configuration, la promesse de guérison devient une arme: si l’état ne s’améliore pas, c’est que l’engagement n’est pas suffisant, que la foi vacille, que l’effort doit être intensifié. Le cercle se referme. Le témoignage de Murray illustre comment des pratiques présentées comme alternatives peuvent, dans certains cas, fonctionner comme des systèmes clos, où l’on paie pour continuer à espérer.
Hospitalisation, diagnostic de trouble bipolaire et rupture avec l’emprise
Le récit se durcit encore quand Murray décrit une crise qui mène à une hospitalisation en psychiatrie. Elle explique qu’un diagnostic de trouble bipolaire lui a alors été posé. Ce moment, souvent vécu comme un choc par les patients, est présenté dans le livre comme un point de bascule: l’instant où la situation devient trop dangereuse pour continuer à se raconter une histoire de contrôle.
Dans sa narration, l’hospitalisation marque aussi une rupture avec la logique de la secte. Quand l’état psychique se dégrade au point d’exiger une prise en charge médicale, la promesse d’une guérison par l’énergie et la soumission au leader perd sa cohérence. Elle décrit un déclic, une décision intérieure de reprendre la main, de ne plus laisser d’autres décider à sa place de ce qui est bon pour elle.
Ce passage met en lumière un enjeu central: la concurrence entre deux récits de la souffrance. D’un côté, un discours spirituel qui propose une explication totale, souvent culpabilisante, et une solution payante, graduée, dépendante d’un guide. De l’autre, un cadre clinique qui nomme des symptômes, pose un diagnostic, propose un traitement et un suivi, sans promettre de transformation magique.
Le témoignage ne se réduit pas à une opposition caricaturale, il raconte surtout une reconquête de l’autonomie. Sortir d’une emprise, surtout quand elle est affective, suppose de reconstruire des liens, de réapprendre à faire confiance, de tolérer l’incertitude et la lenteur du soin.
The Make-Believe, sept ans d’écriture pour reprendre le récit
Après cette période, Murray explique s’être engagée dans un travail d’écriture au long cours, présenté comme une manière de remettre de l’ordre dans ce qu’elle a vécu. Elle dit avoir passé sept ans à écrire ces mémoires, une durée qui suggère une démarche moins opportuniste que structurante, avec l’idée de transformer l’expérience en récit maîtrisé.
Dans l’économie médiatique actuelle, le livre de confession peut être perçu comme un passage obligé, parfois suspecté de calcul. Mais le détail temporel et la nature des événements décrits pointent vers une autre fonction: reprendre le pouvoir sur une histoire qui a été confisquée, par un milieu professionnel violent, par un groupe d’emprise, puis par la maladie elle-même.
Le choix du titre, The Make-Believe, renvoie à l’imaginaire, au jeu, à la fiction, mais aussi à l’illusion. Pour une actrice associée à une saga où l’illusion est une industrie, la polysémie est forte. Elle raconte une vie où l’on fait semblant pour travailler, où l’on fait semblant pour tenir, puis où l’on doit cesser de faire semblant pour survivre.
Ce type de récit, quand il est précis et incarné, a aussi un effet de dénormalisation. Il rappelle que la réussite visible ne protège pas de la fragilité, et que la vulnérabilité peut toucher des personnes perçues comme installées. À travers Murray, c’est aussi une critique implicite de la culture des castings, de l’isolement des jeunes interprètes et de la facilité avec laquelle des discours pseudo-thérapeutiques captent ceux que le système a déjà usés.




