Scarlett Johansson s’apprête à réapparaître sur Netflix dans un film aussi dérangeant que singulier: Under the Skin . Sorti au début des années 2010 et longtemps resté un titre de connaisseurs, ce long-métrage de Jonathan Glazer revient dans l’actualité avec une arrivée annoncée sur la plateforme, treize ans après sa sortie en salles. Pour Netflix, c’est l’occasion de remettre en circulation un film qui n’a jamais été un produit grand public, mais qui a marqué durablement une partie de la critique et du cinéma de genre.
Under the Skin sur Netflix: un retour tardif pour un film devenu culte
Le calendrier de diffusion sur Netflix remet en lumière un film dont la trajectoire a toujours été atypique. Under the Skin n’a pas construit sa réputation sur un succès immédiat, mais sur un effet de sédimentation: bouche-à-oreille, reprises en festivals, analyses universitaires, et fascination persistante pour une mise en scène qui refuse la pédagogie. Le film est souvent cité comme un exemple de science-fiction qui ne se contente pas d’un décor futuriste, mais utilise le genre pour déplacer le regard sur l’humain, le désir, la prédation et l’isolement.
Cette arrivée sur une grande plateforme change la donne pour un titre longtemps perçu comme difficile d’accès. Le streaming offre à Jonathan Glazer un nouvel espace de rencontre avec le public, sans l’obstacle d’une sortie salle où l’on “choisit” un film. Ici, l’algorithme, la curiosité ou la notoriété de Scarlett Johansson peuvent servir de passerelle vers une œuvre qui demande surtout de l’attention et une certaine disponibilité mentale.
Le retour tardif a aussi une valeur de test. Dans un catalogue dominé par des récits plus explicites, Under the Skin arrive comme un contre-modèle: peu d’explications, une narration elliptique, et une ambiance qui s’impose par la sensation plus que par l’intrigue. C’est précisément ce qui a contribué à sa postérité.
Jonathan Glazer: une mise en scène du malaise, entre documentaire et cauchemar
Jonathan Glazer, cinéaste rare, a bâti une partie de sa réputation sur une précision formelle presque clinique. Dans Under the Skin , cette rigueur se traduit par une manière de capter l’espace urbain et les visages comme s’ils appartenaient à un autre monde. Le film joue sur une frontière instable: par moments, la caméra semble observer le réel comme un dispositif documentaire; à d’autres, elle bascule dans un cauchemar abstrait, où le décor devient une matière noire, liquide, sans repères.
Cette approche alimente l’inquiétude. Le spectateur n’est pas guidé par des règles clairement posées. Les scènes s’enchaînent comme des fragments d’expérience, avec une logique interne qui se révèle par touches. Le film préfère l’étrangeté à l’explication, ce qui le rapproche d’une certaine tradition du cinéma d’auteur européen, tout en restant ancré dans une grammaire du genre: la peur, l’inconnu, la menace, le corps comme lieu de transformation.
Dans ce dispositif, la ville n’est pas un simple décor. Elle devient un terrain de chasse, un labyrinthe social, un espace où l’on croise des individus ordinaires, souvent filmés sans emphase, presque comme des silhouettes. Ce choix renforce l’impression d’un monde qui continue sans se rendre compte de ce qui le traverse. Le malaise vient de là: la sensation que l’horreur n’est pas spectaculaire, mais diffuse, intégrée au quotidien.
Scarlett Johansson: star mondiale, présence minimale, performance à rebours
La singularité du film tient aussi à l’usage de Scarlett Johansson. Le long-métrage s’appuie sur une actrice identifiée, mais il la détourne de ses codes habituels. Ici, le charisme n’est pas utilisé pour susciter l’adhésion ou l’empathie immédiate. Il sert plutôt de masque, de surface de projection. Johansson est au centre, mais souvent comme une présence opaque, presque inhumaine, dont les intentions restent incertaines.
Cette performance à rebours repose sur la retenue. Le jeu est minimal, les émotions sont rarement explicitées, et la caméra insiste moins sur la “star” que sur un corps en mouvement, une silhouette qui traverse des lieux, observe, attire, puis disparaît. Le film interroge ce que signifie “regarder” une actrice célèbre: la célébrité devient un outil narratif, parce qu’elle crée une familiarité immédiate, ensuite mise à distance par la froideur du récit.
Ce choix est aussi politique au sens large. Le film travaille le thème de la prédation sexuelle et du rapport de force, mais il le renverse: l’attirance masculine y est filmée comme une vulnérabilité, et la séduction comme une mécanique. En confiant ce rôle à Scarlett Johansson, figure associée à une certaine idée de glamour hollywoodien, Jonathan Glazer installe un trouble durable. Le spectateur croit reconnaître une image, puis comprend que cette image lui échappe.
Une science-fiction sensorielle: le corps, la peau, la peur
Under the Skin appartient à une science-fiction qui travaille d’abord par sensation. La peur n’est pas produite par des effets de surprise constants, mais par une atmosphère, une lenteur, une répétition de gestes. Le film met en scène le corps comme un territoire: désiré, utilisé, menacé, transformé. La “peau” du titre devient une idée centrale, à la fois enveloppe et frontière, ce qui sépare l’intérieur de l’extérieur, l’humain de ce qui ne l’est pas.
Cette dimension se déploie dans des séquences qui ont marqué les spectateurs par leur abstraction visuelle. Le film ose des images presque conceptuelles, où l’espace se réduit à une surface noire, où les silhouettes semblent se dissoudre. Ce n’est pas une science-fiction d’explication technologique, mais une science-fiction de l’expérience. La question n’est pas “comment ça marche”, mais “qu’est-ce que cela fait”.
La bande-son et la musique, souvent décrites comme hypnotiques, participent à cette stratégie. Le son devient un instrument de tension, parfois plus important que l’image pour installer l’angoisse. Là encore, le film se distingue des standards contemporains: il ne cherche pas à tout rendre lisible, il cherche à rendre le spectateur perméable, exposé, un peu désorienté.
En cela, Under the Skin rejoint une lignée de films où la science-fiction sert à parler du présent: la solitude urbaine, la consommation des corps, la violence latente des rapports sociaux. Le film ne moralise pas, mais il met en scène un monde où la rencontre est rarement innocente.
Pourquoi Netflix mise sur des films de genre d’auteur
L’ajout de Under the Skin au catalogue de Netflix s’inscrit dans une dynamique plus large: la plateforme alterne productions maison et acquisitions de films déjà existants, parfois plus exigeants, pour densifier son offre. Le film de Jonathan Glazer coche plusieurs cases stratégiques: une tête d’affiche internationale, un statut de film “culte”, et une identité de genre claire, même si le traitement est radical.
Le streaming a aussi modifié le destin de nombreux films. Des œuvres qui avaient eu une diffusion limitée en salles ou une carrière discrète trouvent une seconde vie en ligne, au gré des recommandations, des listes thématiques et des conversations sur les réseaux sociaux. Pour un film comme Under the Skin , dont la réception dépend beaucoup de l’atmosphère et de l’interprétation, cette redécouverte peut être décisive: un public plus large peut y entrer par la curiosité, puis en sortir avec l’impression d’avoir vu un objet sans équivalent dans le paysage actuel.
Netflix, en programmant ce type de titres, cherche aussi à maintenir une image de catalogue qui ne se limite pas au divertissement immédiat. Dans un marché où les plateformes se ressemblent vite, la présence de films de genre d’auteur sert de marqueur culturel. Elle permet de parler à plusieurs publics à la fois: ceux qui viennent pour Scarlett Johansson, ceux qui suivent le cinéma de Jonathan Glazer, et ceux qui explorent l’horreur et la science-fiction en dehors des franchises.
Ce retour arrive à un moment où l’horreur “arthouse” et la science-fiction minimaliste ont gagné en visibilité, du côté des studios indépendants comme des grands distributeurs. Under the Skin apparaît alors moins comme une curiosité isolée que comme un jalon: un film qui a contribué à installer l’idée qu’un récit de genre peut être à la fois frontal, abstrait et profondément contemporain.




