À El Ashmunein, au cur de la Moyenne-Égypte, une équipe d’archéologues a dégagé un bloc monumental de calcaire resté invisible pendant près d’un siècle. La pièce gisait face contre terre, enfouie dans un sol mêlé de gravats et de sable, au milieu d’un paysage de murs effondrés, de blocs sculptés et de statues brisées. Le site se trouve dans le gouvernorat de Minya, à environ 241 kilomètres au sud du Caire.
Au premier regard, la pierre pouvait passer pour un fragment de plus dans un champ de ruines déjà largement documenté. Mais sa taille et la qualité des reliefs, perceptibles sous une couche de poussière, ont rapidement fait la différence. La découverte s’inscrit dans une quête ancienne: reconstituer une statue colossale attribuée à Ramsès II, dont une partie avait été mise au jour en 1930 par l’archéologue allemand Günther Roeder.
Le lieu n’est pas un décor secondaire. Les fouilles se situent dans les vestiges de Hermopolis Magna, grande cité religieuse de l’Antiquité, connue plus tôt sous le nom de Khemnou. Selon une synthèse historique reprise par l’Encyclopaedia Britannica, la ville s’est développée comme une vaste cité-temple avant un déclin à l’époque romaine. Les archéologues y lisent encore, strate après strate, la superposition d’occupations égyptiennes, grecques et romaines.
El Ashmunein, Hermopolis Magna et le culte de Thot au centre du site
La zone archéologique d’El Ashmunein correspond à l’ancienne Hermopolis Magna, l’un des centres religieux majeurs de l’Égypte pharaonique. La cité était dédiée à Thot, divinité associée à la sagesse et à l’écriture, souvent représentée avec une tête d’ibis. Ce cadre cultuel n’est pas un simple arrière-plan: il explique la densité monumentale du secteur, et la présence d’éléments sculptés de grandes dimensions, remaniés ou réemployés au fil des siècles.
Les archéologues décrivent un terrain saturé de vestiges: murs de temples écroulés, blocs décorés, éléments de statuaire dispersés. Ce type de contexte complique l’identification immédiate d’une pièce isolée. La découverte récente a d’abord eu l’apparence d’un bloc anonyme, avant que les reliefs, cachés par la position face contre terre et par la poussière, ne révèlent un travail de sculpture plus ambitieux que la moyenne des fragments visibles en surface.
Hermopolis est aussi un site à couches multiples. Les sources de synthèse, dont l’Encyclopaedia Britannica, rappellent une trajectoire urbaine faite d’expansion, puis de reconfiguration sous des dominations successives. Les traces grecques et romaines coexistent avec les niveaux pharaoniques, ce qui impose une lecture fine des déplacements de matériaux et des destructions anciennes. Une statue colossale peut avoir été brisée, déplacée, puis partiellement enfouie par des effondrements ou par des réaménagements.
La présence d’un fragment attribué à Ramsès II dans un centre religieux dédié à Thot peut surprendre. Mais l’Égypte des grands souverains du Nouvel Empire a multiplié les marqueurs de pouvoir dans des lieux de culte stratégiques. Les statues royales servent de signature politique, de relais symbolique et de support rituel. Dans une ville-temple, une effigie colossale n’est pas seulement décorative: elle participe à la mise en scène de l’ordre royal et de la relation entre le souverain et le divin.
Ce contexte explique l’attention portée au bloc mis au jour. Sa taille, sa facture et sa localisation dans les ruines d’un complexe religieux majeur renforcent l’hypothèse d’un élément appartenant à un ensemble statuaire plus vaste. La question devient alors moins celle de la beauté du fragment que celle de son raccord possible avec les pièces déjà connues, et de ce qu’il peut apprendre sur l’histoire matérielle du site.
Le fragment de calcaire retrouvé, un bloc monumental sculpté et resté invisible
Le bloc dégagé est décrit comme un fragment massif de calcaire, découvert face contre terre. Cette position a joué un rôle paradoxal: elle a pu protéger une partie des reliefs de l’érosion, tout en rendant l’identification plus difficile lors des prospections de surface. Les archéologues rapportent que les détails sculptés n’ont attiré l’attention qu’après l’exposition partielle de la pièce et le dégagement des couches de poussière.
Le site d’El Ashmunein est connu pour ses ruines dispersées, ce qui rend la notion de fragment exceptionnel relative. Pourtant, la combinaison de la taille et de la qualité d’exécution est un indicateur fort. Dans les champs de débris, les fragments les plus volumineux sont souvent des éléments architecturaux. Ici, la présence de sculptures détaillées oriente vers la statuaire monumentale, un genre où la précision des reliefs sert à identifier un règne, un atelier, ou un programme iconographique.
La découverte intervient après des décennies de recherches et de campagnes de fouilles successives. La durée est un paramètre important: une pièce peut échapper longtemps aux investigations à cause de la topographie, d’un enfouissement progressif, ou d’anciennes perturbations du terrain. Dans les zones de temples ruinés, les effondrements créent des couches irrégulières, et les blocs se retrouvent parfois à quelques mètres seulement d’éléments déjà excavés, sans que le lien soit visible.
Les informations disponibles à ce stade ne détaillent pas l’ensemble des motifs sculptés, mais insistent sur leur caractère finement travaillé. Pour les spécialistes, ce type de description appelle une étape suivante: documentation photographique, relevés, mesures, étude de la surface, et comparaison stylistique avec les fragments connus. Un bloc monumental ne parle pas seul; il doit être replacé dans une logique d’ensemble, avec des critères techniques comme la granulométrie du calcaire, les traces d’outils, ou les restes de polychromie.
Un autre enjeu est la conservation. Le dégagement d’un bloc resté longtemps enfoui expose soudainement la pierre à des variations d’humidité, de température et de lumière. Les équipes de terrain doivent souvent stabiliser la pièce, contrôler les microfissures et planifier un déplacement éventuel vers une zone de stockage ou un laboratoire. L’intérêt médiatique se concentre sur la trouvaille, mais la phase la plus longue commence souvent après, quand il faut sécuriser, documenter et interpréter.
1930-2026: la pièce manquante de la statue de Ramsès II et l’héritage de Günther Roeder
Le fragment retrouvé prend un relief particulier parce qu’il s’insère dans une histoire précise. En 1930, l’archéologue allemand Günther Roeder avait mis au jour la partie inférieure d’une statue colossale assise de Ramsès II, sculptée dans le calcaire. Les descriptions disponibles indiquent que ce premier fragment montrait le trône, ce qui suggère une uvre destinée à imposer une présence royale durable dans l’espace sacré.
Depuis cette découverte, les archéologues travaillant à Hermopolis ont cherché la pièce manquante susceptible de compléter l’ensemble. Une statue colossale assise se compose souvent de segments massifs: base, trône, jambes, torse, tête. La disparition d’une partie peut venir d’un bris ancien, d’un déplacement, ou d’un enfouissement. La quête sur près d’un siècle n’est donc pas une narration romantique, mais le résultat d’un problème archéologique concret: reconstituer une uvre dont l’existence est attestée, mais dont les éléments sont dispersés.
Le nouvel élément, par sa taille, correspond au type de fragment attendu pour une statue monumentale. La prudence s’impose pourtant: l’attribution ne se décrète pas uniquement sur la masse. Elle dépend de la présence d’indices iconographiques, d’inscriptions, ou de raccords physiques possibles avec le fragment de 1930. Les équipes devront vérifier si les surfaces de cassure, l’orientation des reliefs et les dimensions correspondent à ce que l’on connaît du premier ensemble.
Le cas de Ramsès II ajoute une dimension historique. Le souverain a régné de 1279 à 1213 avant notre ère, une période souvent présentée comme l’apogée de la monumentalité royale. Les statues colossales sont l’un des outils de cette politique visuelle. Retrouver un fragment à Hermopolis, ville dédiée à Thot, peut éclairer la manière dont le pouvoir ramesside a investi des centres religieux au-delà des sites les plus célèbres.
Cette découverte réactive aussi un héritage scientifique. Les fouilles du début du XXe siècle, comme celles de Roeder, ont produit des inventaires et des publications qui servent encore de base aux missions actuelles. Un fragment retrouvé aujourd’hui peut être confronté à des photographies anciennes, à des notes de terrain, ou à des descriptions d’époque. Dans le meilleur des cas, le bloc permet de corriger une hypothèse ancienne, ou de confirmer une reconstitution restée spéculative faute de pièces complémentaires.
Ce que la découverte change pour l’archéologie de Minya et la lecture des ruines
La mise au jour d’un fragment colossal à Minya rappelle le potentiel archéologique de la Moyenne-Égypte, souvent moins médiatisée que les grands sites de Haute-Égypte. Le gouvernorat abrite des zones où les ruines s’étendent sur de vastes surfaces, avec des vestiges parfois visibles mais difficilement interprétables sans une stratégie de fouille ciblée. Le bloc retrouvé montre que des éléments majeurs peuvent encore se trouver à faible profondeur, même dans des secteurs déjà parcourus.
Sur le plan méthodologique, l’épisode souligne la valeur des lectures fines de terrain. Dans un paysage de fragments, l’attention aux détails sculptés, aux orientations et aux accumulations de gravats peut faire la différence. Le fait que la pierre ait été découverte face contre terre invite aussi à reconsidérer les biais de prospection: ce qui est lisible en surface n’est qu’une partie du corpus, et les objets les plus informatifs peuvent être ceux dont les décors sont cachés.
La découverte peut aussi nourrir une réflexion sur l’histoire des destructions. Les statues colossales ont souvent été brisées pour des raisons politiques, religieuses ou pratiques, puis réemployées comme matériau. Dans des villes occupées sur une longue durée, les blocs circulent. La superposition des périodes égyptienne, grecque et romaine à Hermopolis renforce cette hypothèse: un élément royal du Nouvel Empire peut avoir été déplacé à l’époque ptolémaïque ou romaine, puis enseveli par des effondrements plus tardifs.
À court terme, l’enjeu est de documenter et de publier. Sans données accessibles, la découverte reste une information spectaculaire mais fragile. Les standards actuels imposent des relevés précis, des comparaisons avec les fragments conservés, et une contextualisation stratigraphique. Le public retient le chiffre des 96 ans écoulés depuis 1930, mais la valeur scientifique dépendra de la capacité à démontrer le lien avec la statue déjà connue et à préciser l’environnement archéologique immédiat.
À plus long terme, la pièce retrouvée peut infléchir la manière dont Hermopolis est racontée. La ville est d’abord associée au culte de Thot, à la sagesse et à l’écriture. L’irruption d’un Ramsès II monumental rappelle que les grands pharaons ont aussi cherché à inscrire leur image dans des centres religieux spécialisés. Si le raccord est confirmé, Hermopolis gagnera un jalon supplémentaire dans la cartographie des implantations ramessides, et le site d’El Ashmunein pourrait devenir un point de référence pour l’étude des statues colossales en calcaire dans la région.
Questions fréquentes
- Où le fragment a-t-il été découvert ?
- Le bloc a été mis au jour à El Ashmunein, dans le gouvernorat de Minya, à environ 241 kilomètres au sud du Caire, sur le site de l’ancienne Hermopolis Magna.
- À quelle statue la pièce est-elle potentiellement liée ?
- Les archéologues la rapprochent d’une statue colossale assise de Ramsès II, dont la partie inférieure avait été découverte en 1930 par Günther Roeder.
- Pourquoi Hermopolis Magna est-elle un site majeur ?
- Hermopolis Magna, aussi appelée Khemnou, était un grand centre religieux dédié à Thot. Le site conserve des couches d’occupation égyptiennes, grecques et romaines, ce qui en fait un lieu clé pour comprendre la longue durée.



