Venise, Biennale d’architecture 2025: au pavillon du Canada, les murs n’ont pas été conçus comme des objets figés. L’installation Picoplanktonics, ouverte au public dans le cadre de l’événement, met en scène des formes imprimées en 3D qui doivent rester en vie grâce à un pilotage quotidien de la lumière, de l’humidité et de la température. Selon le calendrier communiqué autour du projet, la présentation est prévue jusqu’au 23 novembre 2025.
Le détail change le statut de l’exposition. Là où la plupart des pavillons livrent une architecture terminée, le Canada propose une architecture dépendante de soins continus. Les parois intègrent des cyanobactéries, des micro-organismes photosynthétiques. Si l’écosystème décroche, l’objet architectural perd sa raison d’être. L’installation devient un test en conditions réelles: la performance ne se lit pas seulement dans la forme, mais dans la capacité à maintenir une matière active.
Le projet s’inscrit dans une tendance qui dépasse la scénographie. Dans un secteur du bâtiment sous pression climatique, l’idée d’un matériau qui capte du carbone, se maintient et se transforme remet en cause la chaîne classique, extraction, fabrication, assemblage. Reste une question centrale: une architecture vivante peut-elle sortir du registre expérimental sans devenir un fardeau de maintenance, de coûts et de risques sanitaires?
Picoplanktonics au pavillon du Canada, une exposition à maintenir jusqu’au 23 novembre 2025
Le pavillon canadien à Venise a été pensé comme un espace où l’architecture dépend d’un environnement contrôlé. Picoplanktonics n’est pas seulement montré, il est maintenu. Les conditions de lumière, d’humidité et de température doivent être ajustées avec précision pour éviter l’effondrement biologique du dispositif. Selon la présentation du projet, l’installation est programmée pour durer jusqu’au 23 novembre 2025, une temporalité longue pour une uvre qui exige une attention quotidienne.
Cette contrainte renverse la logique muséale habituelle. Une maquette, un prototype ou un mur témoin n’appellent pas de soins. Ici, l’entretien n’est pas un coût périphérique: il fait partie de la démonstration. L’architecture est évaluée comme un système, avec ses paramètres, ses seuils et ses fragilités. À Venise, ville soumise à des variations saisonnières d’humidité et de température, la mise en scène a valeur de stress test.
Le pavillon devient aussi un espace de pédagogie. Le public observe des formes imprimées en 3D qui ne se réduisent pas à un geste esthétique. Leur fonction est d’héberger des micro-organismes. Le matériau n’est pas seulement support, il est habitat. Cette distinction compte: elle rapproche le projet des approches en biodesign où la forme est conçue pour favoriser des échanges de matière et d’énergie, plutôt que pour résister passivement au temps.
Le choix de présenter ce type d’expérimentation dans une biennale d’architecture a un sens politique. La Biennale sert souvent de vitrine aux récits nationaux. Ici, le récit met en avant une recherche sur les matériaux, et non une signature formelle. Le projet, présenté selon les informations disponibles par le Conseil des arts du Canada, prend place dans un débat plus large: comment réduire l’empreinte du bâtiment sans se limiter à optimiser des matériaux traditionnels déjà industrialisés?
Le dispositif révèle aussi une limite: une architecture vivante impose une organisation. Qui est responsable du suivi? Quels protocoles en cas de défaillance biologique? Dans un pavillon, ces questions restent gérables. Dans un bâtiment habité, elles deviennent des enjeux d’assurance, de conformité et d’exploitation, autant de points qui conditionnent la possibilité d’un passage à l’échelle.
Des cyanobactéries intégrées, la promesse d’une capture de carbone par photosynthèse
Le cur du projet tient à l’intégration de cyanobactéries dans la matière architecturale. Ces micro-organismes réalisent une photosynthèse: ils utilisent la lumière pour transformer du dioxyde de carbone en biomasse. Dans le discours public autour de Picoplanktonics, cet aspect est présenté comme une piste de séquestration du carbone par l’enveloppe bâtie, un imaginaire puissant à l’heure où le secteur cherche des solutions au-delà de la simple sobriété.
Dans l’installation, la forme imprimée sert de support et de micro-écosystème. La paroi n’est pas un matériau neutre: elle doit rester compatible avec la vie, donc avec des flux d’eau, de lumière et d’air. Cette exigence modifie la conception. Un mur classique est optimisé pour la résistance mécanique, l’étanchéité et la durabilité. Un mur vivant doit arbitrer entre performance structurelle et conditions biologiques. La performance devient multi-critères, et potentiellement instable.
La promesse climatique doit aussi être lue avec prudence. La capture de carbone par des micro-organismes dépend de paramètres concrets: intensité lumineuse, disponibilité en nutriments, température, équilibre hydrique. Sans données chiffrées publiées sur le rendement du dispositif à Venise, l’installation relève davantage de la démonstration de principe que d’un bilan carbone complet. L’intérêt journalistique est là: l’exposition met en scène une direction de recherche, pas encore un produit industrialisable.
Le projet ouvre aussi un débat sur la temporalité. Un matériau vivant peut croître, se dégrader, se régénérer. Cette dynamique peut être un avantage si elle réduit les réparations lourdes. Elle peut devenir un risque si elle entraîne des variations de couleur, de texture ou de résistance incompatibles avec les attentes d’un maître d’ouvrage. Dans un espace d’exposition, l’imprévu est acceptable, parfois recherché. Dans un bâtiment, il devient une source de litige.
La question sanitaire n’est pas secondaire. Les cyanobactéries existent dans de nombreux milieux naturels, mais leur présence dans un environnement bâti pose des questions de contrôle, de dissémination et de compatibilité avec des normes d’hygiène. À ce stade, l’installation de Venise agit comme un laboratoire public: elle rend visible une matière active, et force à traiter les risques comme des paramètres de conception, au même titre que la résistance au feu ou la tenue à l’humidité.
Quatre ans de développement par le Living Room Collective dirigé par Andrea Shin Ling
Picoplanktonics ne sort pas d’un atelier de scénographie monté en urgence. Selon la présentation du projet, l’installation a été développée sur quatre ans par le Living Room Collective, une équipe interdisciplinaire dirigée par l’architecte et biodesigneuse canadienne Andrea Shin Ling. Ce temps long est révélateur: travailler avec du vivant oblige à multiplier les itérations, à tester des compatibilités de matériaux, et à accepter que la reproductibilité soit plus difficile que dans une chaîne industrielle classique.
La démarche revendiquée s’écarte de l’architecture comme assemblage de matériaux inertes. Elle cherche à construire avec des systèmes vivants plutôt qu’à extraire, transformer puis fixer. Cette orientation fait écho à une critique de fond: le bâtiment moderne repose sur des matériaux à forte intensité énergétique, avec une dépendance au ciment, à l’acier et à des procédés thermiques. Proposer des matériaux biologiques, c’est déplacer le centre de gravité vers des processus à basse température, mais aussi accepter des contraintes de croissance et de maintenance.
L’interdisciplinarité est un élément clé. Un tel projet mobilise des compétences en architecture, en biologie, en sciences des matériaux et en fabrication numérique. La présence de formes imprimées en 3D signale une ambition: produire des géométries capables d’optimiser l’accueil du vivant, en jouant sur la porosité, la surface d’échange et la circulation de l’eau. Dans ce cadre, l’impression n’est pas un gadget, elle devient un outil de contrôle fin de la morphologie.
Ce temps de recherche souligne aussi un point souvent absent des discours de communication: la complexité opérationnelle. Une matière vivante n’est pas seulement innovante, elle est exigeante. Elle impose des protocoles, une surveillance, et une capacité à intervenir sans détruire l’écosystème. Le pavillon de Venise rend ce coût visible, parce que l’installation ne peut pas être abandonnée entre deux visites.
La portée du projet tient alors à sa fonction de démonstrateur. Il ne remplace pas le béton demain matin, mais il documente une hypothèse: une enveloppe bâtie peut devenir un acteur métabolique, pas seulement une barrière. La question qui se pose au secteur est moins est-ce possible? que à quelles conditions de gouvernance, de normes et de maintenance cela devient acceptable?.
ArchDaily évoque la plus grande structure architecturale en matériaux vivants
Le projet a été décrit par ArchDaily comme la plus grande structure architecturale réalisée en matériaux vivants, avec des composants imprimés conçus pour héberger des micro-organismes capables de séquestration du carbone. La formule est spectaculaire, mais elle renvoie à une réalité mesurable: l’installation n’est pas une éprouvette, elle occupe un espace public, sur une durée longue, avec des contraintes d’exploitation. C’est précisément ce qui intéresse les professionnels: l’échelle et la durée rendent visibles les problèmes que les prototypes de laboratoire peuvent contourner.
Le pavillon fonctionne comme un site d’essai autant que comme une exposition. Dans une logique de démonstration, l’enjeu n’est pas seulement de prouver que des cyanobactéries peuvent survivre dans une matrice imprimée, mais de montrer que l’ensemble reste stable dans le temps, sous des variations de fréquentation, de microclimat et de gestion quotidienne. À ce titre, la Biennale joue le rôle d’un terrain d’expérimentation, avec un public qui observe les signes de vitalité ou de fatigue du matériau.
Cette visibilité publique a une conséquence: elle force à parler de maintenance, sujet souvent relégué derrière le geste architectural. Ici, la maintenance est constitutive. Elle pose une question économique directe: dans un bâtiment, qui paie le suivi? Un gestionnaire technique peut-il intégrer un protocole biologique à ses routines? Les coûts d’énergie liés au contrôle de l’humidité et de la température peuvent-ils annuler une partie du bénéfice carbone espéré? Sans chiffres consolidés, le débat reste ouvert, mais il doit être formulé dès maintenant.
Le projet met aussi en tension deux imaginaires. D’un côté, l’architecture comme objet durable, stable, garanti. De l’autre, l’architecture comme organisme, évolutif, parfois imprévisible. Cette tension n’est pas seulement esthétique, elle touche à la réglementation et à l’assurance. Les normes actuelles évaluent des matériaux aux propriétés relativement fixes. Un matériau vivant peut changer de comportement selon son état biologique. Il faudra donc inventer des méthodes de qualification, de contrôle qualité et de certification adaptées.
À Venise, Picoplanktonics sert de révélateur: la transition écologique du bâtiment ne se jouera pas uniquement sur des substitutions de matériaux, mais sur des transformations de pratiques, de responsabilités et de temporalités. Le pavillon canadien propose un scénario où l’architecture ne se livre pas une fois pour toutes, mais se gère comme un système en activité, avec ses bénéfices potentiels et ses fragilités.
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que Picoplanktonics présenté au pavillon du Canada à Venise ?
- Picoplanktonics est une installation architecturale faite de formes imprimées en 3D intégrant des cyanobactéries, exposée à la Biennale d’architecture de Venise 2025 et maintenue par un contrôle quotidien de la lumière, de l’humidité et de la température.
- Pourquoi parle-t-on d’architecture « vivante » dans ce projet ?
- L’architecture dépend de micro-organismes vivants : si les cyanobactéries ne survivent pas, la matière et la démonstration perdent leur fonction. Le projet se comporte comme un système biologique à entretenir, pas comme un objet fini.
- Quel est l’intérêt climatique mis en avant par Picoplanktonics ?
- Le projet met en avant la capacité potentielle des cyanobactéries à capter du dioxyde de carbone par photosynthèse, ce qui en fait un démonstrateur de matériaux pouvant contribuer à la séquestration du carbone, sous réserve de rendements mesurés et publiés.



