Trois espèces de busards nichent au ras du sol, cachées dans les champs de céréales des Hauts-de-France. Les moissons avancées et les fortes chaleurs de 2026 broient les nichées tardives. Une alliance discrète entre écologues et agriculteurs tente d’enrayer un déclin qui atteint 70 % en vingt ans pour le busard Saint-Martin.
À Courcelette, dans la Somme, un rapace s’envole d’un carré de blé barbu. Au sol, invisible depuis la route, un amas de tiges et de brindilles abrite trois oisillons au bec grand ouvert. Ce sont des busards Saint-Martin, le plus jeune éclos la veille. Le blé sera moissonné matin. Sans un ruban rouge et blanc tendu entre quatre piquets, les petits passeraient sous les barres de coupe de la moissonneuse.
Cette scène résume tout le problème. Contrairement aux autres rapaces, les busards ne bâtissent pas leur nid dans les arbres. Ils pondent directement à même la terre, au milieu des cultures. Leur calendrier de reproduction et celui des céréaliers se télescopent chaque été. En 2026, ce télescopage s’aggrave: la moisson a pris au moins dix jours d’avance dans le secteur, et les nichées les plus tardives n’ont pas le temps d’atteindre l’envol.
Pourquoi ces rapaces nichent-ils dans les blés
Les busards n’ont pas toujours vécu dans les champs. Leurs habitats d’origine sont les prairies humides, les roselières et les landes forestières. La disparition progressive de ces milieux à partir des années 1950 les a poussés vers un substitut: les cultures céréalières. Le blé debout au printemps ressemble assez à une lande haute pour qu’une femelle y installe sa ponte. Le piège se referme au moment de la récolte.
Trois espèces cohabitent sur le territoire des Hauts-de-France. Le busard Saint-Martin (Circus cyaneus) a vu ses populations chuter de plus de 70 % en vingt ans. Le busard cendré (Circus pygargus) a perdu près d’un tiers de ses effectifs sur la même période. Le busard des roseaux (Circus aeruginosus) est le plus rare des trois: la Ligue pour la protection des oiseaux l’estime à environ 2 000 couples en France hexagonale.
| Espèce | Tendance des effectifs | Situation en France |
|---|---|---|
| Busard Saint-Martin (Circus cyaneus) | Baisse de plus de 70 % en 20 ans | En déclin marqué |
| Busard cendré (Circus pygargus) | Perte de près d’un tiers en 20 ans | En déclin |
| Busard des roseaux (Circus aeruginosus) | Environ 2 000 couples | Le plus rare des trois |
Source: Reporterre · Ligue pour la protection des oiseaux
Ces trois espèces sont protégées en France. Leur statut n’empêche pas la destruction accidentelle des nichées lors des travaux agricoles, qui reste la première cause de mortalité pour les jeunes nés dans les cultures. D’où l’existence, depuis plusieurs décennies, de réseaux de bénévoles et de salariés associatifs qui localisent les nids avant la moisson.
Comment se déroule le sauvetage sur le terrain
Le travail commence bien avant la récolte. Les chargés d’études repèrent les couples nicheurs en observant les parades et les allers-retours des adultes au-dessus des parcelles. Une fois le nid localisé, l’emplacement est balisé. C’est ce que fait Anne-Gaëlle Mothé, chargée d’études faune à Picardie Nature, quand elle déroule un ruban rouge et blanc autour d’une nichée à Courcelette. Le but: que l’agriculteur distingue nettement la zone depuis sa moissonneuse-batteuse et l’évite.
Depuis le début de la saison 2026, Picardie Nature a identifié 71 nids avec l’aide des agriculteurs. Une quarantaine de nichées ont été menées jusqu’à l’envol. Quand un nid se trouve dans une position dangereuse, par exemple trop près d’un chemin d’exploitation très fréquenté comme à Neuville-Bourjonval dans le Pas-de-Calais, l’écologue peut décider de le déplacer de quelques mètres vers un endroit plus sûr.
Deux méthodes coexistent selon les situations. Le balisage laisse un carré de céréales non récolté autour du nid, l’agriculteur contournant la zone. Le grillage de protection, posé au-dessus de la nichée, permet aux parents de continuer à nourrir les jeunes tout en les protégeant des prédateurs une fois le champ moissonné. Le choix dépend de l’avancement de la nichée et de l’accord du céréalier.
Il faut environ un mois à un oisillon pour être capable de voler et de quitter le nid. Quand la ponte est tardive, manque. En 2026, les fortes chaleurs et la sécheresse ont accentué la vulnérabilité des jeunes. Les nichées les plus récentes sont les plus exposées, parce que les récoltes avancées leur retirent les semaines dont elles avaient besoin.
Enjeux de survie des busards des plaines
Une alliance concrète entre agriculteurs et écologues
Le dispositif ne tient qu’à une chose: la coopération des exploitants. Sans leur accord pour laisser un carré non récolté ou pour contourner un nid, aucune protection n’est possible. Dans les Hauts-de-France, cette collaboration fonctionne parcelle par parcelle, sur la base du volontariat et du dialogue direct entre l’association et le céréalier. L’agriculteur qui accepte perd quelques mètres carrés de rendement, mais participe au maintien d’une espèce protégée sur ses terres.
Cette relation de confiance se construit dans la durée. Les busards reviennent souvent nicher dans les mêmes secteurs d’une année sur l’autre, ce qui permet aux écologues d’anticiper et aux agriculteurs de connaître les zones sensibles de leurs parcelles. Le rapace n’est pas un nuisible pour la culture: c’est un prédateur de campagnols et de petits rongeurs, plutôt un allié de l’exploitant.
Le contexte 2026 tend cependant l’exercice. Quand les moissons prennent de l’avance sur le calendrier habituel, la fenêtre pour repérer et baliser les nids se réduit. Les équipes doivent intervenir plus vite, souvent la veille de la récolte comme à Courcelette. Cette compression du temps augmente le risque de manquer une nichée tardive, celle qui n’aura pas eu le temps d’éclore.
Ce que le climat change pour la reproduction
L’avance des moissons n’est pas un aléa isolé. Elle traduit une tendance de fond que les céréaliers observent d’année en année: des printemps plus chauds et plus secs qui accélèrent la maturation du blé. Or le cycle de reproduction des busards, lui, reste calé sur une horloge biologique moins souple. Le décalage entre les deux calendriers se creuse mécaniquement.
Les nichées tardives paient le prix fort. Un couple qui pond tard, parce qu’il a raté une première tentative ou qu’il s’est installé plus lentement, se retrouve avec des oisillons trop jeunes au moment de la coupe. La sécheresse ajoute une pression directe sur les jeunes, exposés à la chaleur dans un nid posé au sol, sans couvert dès que le champ est récolté autour d’eux.
Ce que la protection des busards révèle dépasse le sort de trois rapaces. Ces oiseaux sont des indicateurs de la santé des milieux agricoles ouverts. Leur déclin accompagne celui d’autres espèces des plaines céréalières. Sauver une nichée à Courcelette ne résout pas le problème de l’habitat perdu depuis les années 1950, mais maintient une population le temps que des solutions plus structurelles émergent.
Notre analyse: un pansement efficace sur une plaie ancienne
Le sauvetage nid par nid fonctionne. Une quarantaine de nichées menées à l’envol en une saison sur un seul territoire, c’est un résultat tangible. Mais il faut nommer ce que ce dispositif est vraiment: une réponse d’urgence, année après année, à un problème dont la racine est ailleurs. Les busards ne nicheraient pas dans les blés si leurs prairies humides, leurs roselières et leurs landes n’avaient pas disparu.
Le modèle repose entièrement sur des moyens humains et sur la bonne volonté des agriculteurs. Chaque nid demande du repérage, du balisage, parfois un déplacement, un suivi jusqu’à l’envol. Multiplier ce travail à l’échelle nationale suppose des réseaux étoffés et un financement stable des associations. La formule d’Anne-Gaëlle Mothé n’est pas une exagération: sans cette intervention manuelle, les busards des champs auraient quasiment disparu.
La vraie question pour les années à venir tient dans la course entre le climat et la biologie de ces oiseaux. Si les moissons continuent d’avancer, le balisage ne suffira plus pour les nichées tardives. Restaurer des milieux favorables, roselières et prairies, redonnerait aux busards un choix qu’ils ont perdu. Tant que ce choix n’existe pas, le ruban rouge et blanc tendu dans un champ de la Somme reste leur meilleure chance.
Cet article a une vocation d’information générale et ne constitue pas un conseil personnalisé. Pour toute question de santé, référez-vous aux autorités sanitaires compétentes.
Protection des busards des champs en 2026
- 71 nids de busards identifiés par Picardie Nature depuis le début de la saison 2026
- Une quarantaine de nichées menées jusqu’à l’envol dans les Hauts-de-France
- Busard Saint-Martin: plus de 70 % de baisse des populations en 20 ans
- Busard cendré: près d’un tiers des effectifs perdus en 20 ans
- Busard des roseaux: environ 2 000 couples en France hexagonale
- Moissons en avance d’au moins 10 jours en 2026, menaçant les nichées tardives


